Journal de crise – Chapitre 3 : Au bal masqué

[Chapitres 1 2]
 30 Mars 2020

7h00. Je prends poste à la « régulation » des patients. En bas, à l’accueil, il y a un premier contrôle de fait. Mon téléphone sonne déjà : « Une patiente pour chez vous, fièvre, courbatures, toux tout le weekend ». Ah. Je descend la chercher. Je lui fais subir un deuxième entretien : « Que s’est-il passé ? Depuis combien de temps ? Et qu’avez-vous pris ? »
Entrée dans le service, la chambre qui sera la sienne a déjà été agrémentée dans tout notre matériel de protection. Masques, charlottes, surblouses, gants, lunettes. Le médecin entre, et repose encore une fois les mêmes questions. Au final, la suspicion de Covid est faible, mais nous faisons tout de même un test. Il sera négatif et nous lui détecterons une infection autre.

10h00. Une dame arrive, rabougrie sur son fauteuil, et toussotant. 39°5. On lui fournit un masque, et rebelote à l’entrée de sa chambre : masque, charlotte, surblouse, gants, lunettes. Elle frissonne et tousse beaucoup. On la dirige vers un service d’hospitalisation, qui nous préviendra le lendemain qu’elle est « Covid – » mais qu’elle a bel et bien une bronchite carabinée.

Il y a aussi cette patiente qui tousse depuis 3 mois, qui devient tout à coup suspecte ; celui qui a attrapé froid car il s’est trop découvert dès les premiers soleils de la saison ; celui qui comme chaque printemps a des allergies carabinées. Au final, avec toute cette pression, on en oublie que les autres microbes sont toujours présents et continuent de sévir. Un nez qui coule, et c’est le capharnaüm…

Fashion week printemps-été 2020.



13h10. Cette dame fatiguée a presque terminé son traitement. Elle est aussi « suspecte Covid ». 2 tests négatifs, mais un scanner très typique apparemment. Elle ne tousse pas, n’a pas de fièvre, mais elle ne peut pas se passer d’un apport supplémentaire en oxygène.
Masque. Charlotte. Surblouse. Gants. Lunettes. Notre accoutrement de cosmonautes avant de pénétrer dans sa chambre. Pour chaque prise de tension. Pour chaque relevé de paramètres. Pour chaque comprimé. De son accueil à son départ.

Masque. Charlotte. Surblouse. Gants. Lunettes. Nos patients de la matinée sont tous partis. On dégaine les lingettes et le désinfectant, et on astique. Le soleil tape sur la grande fenêtre, on commence à avoir sacrément chaud là-dedans. On continue de plaisanter entre soignants, parce qu’on sait parfaitement relativiser : même si notre quotidien s’alourdit, nous ne sommes pas en peine dans le service. Nous ne sommes pas en détresse. Nous avons toujours le personnel en nombre suffisant, le matériel suffisant, le temps suffisant. Pour combien de temps ? Le fameux « pic épidémique » que l’on nous promet depuis 15 jours, ne serait toujours pas arrivé… Brrr.

14h45. Je débauche plus tard que mon heure prévue, et ce sans avoir déjeuné. Vestiaire, avant et après me changer, je me lave les mains. Je relève la tête et croise mon propre regard dans le grand miroir : mes yeux sont cernés par des nuits trop courtes, mon nez et mes paumettes rougies par un masque trop serré, mon front marqué de l’élastique de la charlotte, la peau de mes mains craquelle, et mes sourcils sont bien trop broussailleux à mon goût. Je soupire : je suis presque dépitée de cette image qu’heureusement, je ne vois pas si souvent. Et heureusement, Chéri ne semble pas perdre une miette d’amour pour moi malgré le temps qui passe ♥. Je serai joviale et désirable une autre fois ; pour aujourd’hui, je vais me presser de rentrer, me doucher, et enfin manger. Et l’embrasser, me lover dans ses bras et profiter des derniers instants de sieste de Ty’Pêche pour un moment câlin doux et silencieux. Quand ma petite fille se réveillera, la maison résonnera de ses cris et de nos rires, elle s’animera de ses petits pas pressés et des multiples jouets qu’elle sèmera partout sur son passage… et je croquerai à pleine dents ce quotidien que je n’ai jamais autant chéris de ma vie.

à suivre ….

6 commentaires sur “Journal de crise – Chapitre 3 : Au bal masqué

  1. Nous ne faisons pas le même métier mais je me retrouve un peu dans ton texte. Travailler différemment, parfois plus tard et chérir le quotidien quand je rentre le soir.
    Bon courage à toi.

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