Journal de crise – Chapitre 4 : Je n’suis pas un héros

[Chapitres 123]

6 Avril 2020.

« Allez mon coeur, il commence à faire froid, on va rentrer maintenant ». Chaque soir, c’est ce même refrain que nous répétons plusieurs fois. Après des mois de pluie, s’épanouir dehors est un plaisir pour ma fille… et la convaincre de rentrer n’est pas une mince affaire ! Mais à 18h, début Avril, les soirées restent fraîches.

Cet après-midi, une fois de plus, le soleil a réchauffé notre peau et notre coeur. Nous avons un petit coin de pelouse, et nous savourons cette chance en ce temps de confinement. Quelle formidable décision nous avons prit, il y a 4 ans, de nous éloigner de l’hyper-centre pour une maison avec terrain en banlieue ! Tous les après-midis, le quartier s’anime : cris et rires d’enfants résonnent dans tous les sens. Pourtant, presque pas âme dans la rue : ce sont les jardins des uns et des autres qui vivent, et font vivre le quartier. Dans ma bourgade, les gens semblent respecter ce confinement.

Je sais qu’en ville, le quotidien n’est pas simple : être confiné dans un appartement, que l’on aie des petits ou grands enfants, ou même que l’on soit célibataire, ce doit être frustrant et déprimant. Même moi, l’âme sauvage et associable, j’apprécie de croiser quelques visages et de savourer la douce sensation de mes pieds nus dans l’herbe (haha ! tu l’as ?).

Je sais aussi que ces immeubles s’animent à 20h, où des applaudissements s’envolent des fenêtres et balcons en hommage au personnel soignant. Une initiative dont je n’ai pas été fan, dès le début. Qui me laisse un arrière goût si amer.

Merci, vraiment, de tout coeur, car je ne doute pas de la sincérité de la plupart des gens qui tapent dans leurs mains chaque soir. Merci pour ce soutien, ces pensées, ces messages, ces drapeaux. Merci ♥.

Mais soyons d’accord : nous ne sommes pas des héros. Nous sommes des gens qui exerçons notre métier. Ce qui semble faire de nous des « héros », c’est la débâcle du secteur du soin (Hôpital public, associations, hébergements de santé, libéraux) dans son manque de lits, manque de places, manque de masques, manque de SHA, manque de personnel. C’est à cause de cela que mes collègues triment 12 heures par jour, 6 jours de suite, ne comptent pas les heures, trient à la volée, casent les gens dans les couloirs, font des fautes d’hygiènes et d’asepties parce qu’ils ne peuvent pas observer correctement les protocoles… Mais sont-ce des conditions normales, décentes, de travail ? Qu’en serait-il avec un hôpital de taille suffisante, avec un triplement du personnel et des réserves de matériel adéquates ? Serions-nous des héros, ou « juste » des gens qui travaillerions ?

Mon malaise réside dans la récupération de ce mouvement que font nos dirigeants, qui en remettent des couches et des couches avec des terminologies de « guerre » et d’héroïsme. NON, cette crise sanitaire n’est PAS une guerre, et nous ne sommes pas des héros. Nos dirigeants sont ceux-là même qui ont détruit à petit feu la santé publique depuis 25 ans (cela ne concerne donc PAS QUE le Gouvernement actuel). Réduction des budgets, réorganisation des services (comprendre : faire plus avec moins), tarification à l’acte, privatisation à outrance… ce blog n’est pas politisé, je ne rentrerai donc pas dans les détails, mais vous comprendrez que je ne suis pas super super fan des politiques menées ces dernières décennies…

Allan Barte

Mes pensées vont aussi à celles et ceux qui ont reprit (ou n’ont jamais arrêté) leurs emplois, essentiel à la vie en société, ce bon gré mal gré : personnels des petites et grandes surfaces, routiers, préparateurs de commandes, producteurs, livreurs, facteurs, pharmaciens … Mais aussi les ouvriers et employés qui ont été forcés de retourner travailler, mettant en danger leur santé, parce que leurs employeurs profitaient de failles dans les règles de confinement pour faire tourner des entreprises loin d’être indispensables : BTP, professions de jardinerie, enseignes de bricolage, Airbus… Eux aussi méritent des tonnes d’applaudissements, des passes-droits aux caisses, et tickets chez Total ♥.

Les soignants avec qui j’en ai parlé sont au même diapason. On ne veux pas être des héros. On ne veux pas des haies d’honneur, on ne veux pas des pétitions pour participer au 14 Juillet, on ne veux pas la Légion, on ne veux pas que les « petites gens » fassent des cagnottes pour nous payer des vacances. On veut être des gens qui réalisent un travail correct, dans des conditions décentes, et sans rentrer en pleurant le soir parce que c’est la merde. On veut que notre boulot soit reconnu par l’État et que ce soit le budget du Ministère de la Santé qui nous paye nos salaires, nos heures supp et nous laisse prendre nos congés. Alors, je ne sais pas si vous devez continuer d’applaudir, ou pas. C’est louable, ça peut réchauffer les coeurs, un peu comme ce soleil d’Avril. Mais j’espère tellement que le pays, que les dirigeants se souviendront de ce beaux applaudissements, jour après jour, lorsqu’il faudra relever l’Hôpital de cette crise et lui insuffler un souffle nouveau, vital, une force que la population entière soulèvera… de leurs 2 mains qui auront tant frappé l’une dans l’autre. Ma seule demande est que, après cette débâcle, s’il vous plaît, ne nous oubliez pas ♥

à suivre…

7 commentaires sur “Journal de crise – Chapitre 4 : Je n’suis pas un héros

  1. Tes mots sont touchants. Intéressants aussi. Libres, concrets. Merci.
    Dans ma rue à Bruxelles, on applaudit toutes les personnes au travail qui prennent des risques, de se déplacer, d’être en contact… c’est le personnel soignant, d’accueil, des magasins, des moyens de transport, facteurs, agents de la propreté… On a mis tous ces métiers en grand dans la rue.
    Et à côté de ces remerciements, c’est pour nous l’occasion de voir du monde. Un rdv chaque jour qui fait qu’on s’est découvert, qu’on a fait connaissance. Juste un salut. 2-3 mots. Parfois, on ne parle pas le même langue, mais quelle force de se voir alors qu’on quitte peu notre domicile.
    Et ce confinement, la distance à respecter, fait qu’on croise pas mal de gens dans le rue qui regardent le sol. Comme si le regard fuyant nous éloignait du virus. On sort pour une course, pour aller au parc avec les enfants car on vit en ville. J’ai besoin de croiser des regards, de recevoir quelques sourires. C’est ce rendez-vous à 20h qui nous l’offre assurément.
    Voilà, j’avais envie de te l’écrire. J’ai les larmes aux yeux de la solitude, tout en étant entourée dans notre bulle à 4. Je ne veux pas me plaindre, hein. J’apprécie beaucoup ce que tu écris. Merci 🙂

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  2. Je suis bien d’accord avec tout ce que tu avances. Je ne connais pas bien le monde de l’hôpital mais j’ai vu ce formidable documentaire d’Arte (https://m.youtube.com/watch?v=RRaqbhaXt4g). C’était à la fois triste, bouleversant et rageant. J’espère que la situation s’améliorera et que cette crise aura permis au gouvernement d’entendre la sonnette d’alarme… qui sonne depuis un long moment. Bon courage à toi 👏👏👏

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  3. Je partage ton sentiment et en même temps quand je suis encore au cabinet à 20h et que j’entends ces applaudissent, cela me fait une petite émotion.
    J’espère aussi que la santé deviendra une priorité une fois cette crise passée.

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