Journal de crise – Chapitre 2 : Je marche seule

[Chapitre 1]
20 Mars 2020.

Je respire une délicieuse rasade d’air frais avant de pénétrer dans le bâtiment et de gravir mes 2 étages. La chaleur du soleil sur mon visage me décoche un sourire, le silence ambiant se savoure. Notre bâtiment se situe le long d’un boulevard à grand passage, habituellement les moteurs, les klaxons, les odeurs d’échappements, les sirènes, les pétarades des motos et des scooters accompagnent mes pas lorsque du parking silo, je marche vers mon boulot. Aujourd’hui, on n’entend que les chants des oiseaux. D’ailleurs, c’est curieux, il y a des oiseaux dans le coin ? Je ne l’avais encore jamais remarqué.

Le boulevard vide de véhicule, de piétons, de vélos, a des allures de post-apocalypse. J’ai des images du jeu vidéo « the last of Us » en tête. D’autres évoqueront « the walking dead ». L’idée reste la même : des bâtiments qui semblent abandonnés, aucune trace de vie humaine, la nature (ou le peu qu’il en reste dans nos citées) en maître d’orchestre.
Pourtant, partout dans les médias et sur les réseaux sociaux, on voit des images de personnes qui sortent, se saluent et se parlent, s’agglutinent, se promènent. Des images de non-respect du confinement, on en voit à la pelle. Ça me met en colère. Une colère noire. Parce que moi, on ne me demande pas mon avis : je dois venir travailler. Je dois assurer la continuité des soins. Je dois venir m’exposer chaque jour, avec l’idée que je ramènerai cette saloperie peut-être chez moi ce soir. Si je le pouvais, je resterai cloîtrée chez moi, ô que oui ! Je donnerai beaucoup pour me confiner à domicile et attendre que la crise passe. Pendant que je trime et que je flippe, des inconscients se pavanent dans les marchés et sur les plages. Conneries ! Et ce sont nous, qui trimerons encore plus lorsqu’ils arriveront en détresse respiratoire sur un brancard dans 15 jours, comme 50 autres dans la même journée. Ce serons nous qui devrons trier au volet à qui ont offre des chances de survie et à qui… non.

Allez, il faut y aller. Je jette un œil soupçonneux à la porte d’entrée. Combien de mains l’ont ouverte avant moi, combien de milliards de bestioles y attendent le prochain épiderme ? Nous devons franchir 5 portes avant d’arriver à notre service. Et le long de ce chemin, aucun dispensaire à SHA n’est présent. Dans aucun couloir, auprès d’aucune porte. Nous avons des lavabos avec savons dans notre vestiaire… et nous devons ouvrir encore trois portes juste après ce lavage de main. En plus des boutons de l’ascenseur. Fort Boyard pourrai y inventer une épreuve : récupère la clé uniquement si t’as les mains propres à la fin. Sacré défi.

Je traverse le dernier couloir et l’ambiance de mon service m’arrive aux oreilles. Je viens clairement à reculons : nos conditions de travail actuelles, et futures, ne me motivent absolument pas. J’ai envie de m’enfuir. Il n’y a que l’incroyable cohésion d’équipe qui nous anime, et la perspective d’un peu de lien social, qui me maintient ici. P’tet le « pas le choix », aussi ? Je prends une dernière grosse respiration, celle-là teintée de désinfectant très chimique et de chaleur sèche que l’on connait bien dans les couloirs des hôpitaux ; j’ouvre les yeux, je souris aux premiers collègues que je croise ; je pénètre dans la salle de soin : heure d’embauche, midi 30. Salut ! Salut, salut ! Ça va ? Alors, quoi de neuf aujourd’hui ? C’est partit.

… à suivre …

8 commentaires sur “Journal de crise – Chapitre 2 : Je marche seule

  1. Courage à toi ! Avec mon mari nous avons la chance de pouvoir télétravailler et d’être dans un département encore peu touché, à la campagne. Mais quand je vois les infos et ce qui se passe en IDF ou dans le grand est, je remercie du fond du cœur les soignants d’être aussi engagés, courageux et altruiste ! MERCI ❤

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    1. C’est une chance que vous puissiez télétravailler, et c’est raisonnable que vous le fassiez, cela participe à la protection de tous ! Merci aussi ❤ !
      Je souhaite tout le courage et le soutien possible aux professionnels dans le Grand Est et IDF.

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